Historique d’un oiseau.

 


Voilà.

© Solweig Wood

Je choisis délibérément cette photo. Le regard franc, la posture droite. Un portrait, un bête et beau portrait qui ne dirait jamais : «  Cette personne est autiste. »  Pourtant c’est bien moi sur cette photo. J’ai trente ans aujourd’hui, et je suis diagnostiquée depuis presque un an. Cette photo, elle date d’une période où je ne sais pas vraiment. Enfin, je sais, au fond de moi, que quelque chose n’est pas «  normal » . Je cherche et fouille depuis des années. J’ai moi aussi ces clichés et ce validisme à propos des personnes autistes. J’ai lu sur elles, j’ai vu des documentaires, des films, personne ne peut le contredire, même pas moi. Je ne leur « ressemble » pas. Pourtant dans les tréfonds, au plus profond de mon ventre, une forme de réalité similaire ricoche. Ce mot m’attire, m’englobe, me parait familier. Autour de moi, c’est comme une bulle, un plexiglas transparent que rien ne vient jamais vraiment transpercer, et qui m’empêche de m’accrocher véritablement à la vie. En tout cas, pas comme « les autres ».

Ma vie est un dédale, un labyrinthe. Enfant, je me noies dans ce que l’on attend de moi, être une petite fille parfaite. Tout les mercredis, à l’école, une personne vient me chercher en classe, et je dessine. Je ne sais pas qui est cette personne, je ne sais pas ce qui me vaut ce traitement particulier. Mais j’aime dessiner, mes doudous, ma famille. Adolescente, je me perds, c’est ce que l’on attend d’une ado. Qu’elle se perde, pour pouvoir dire « C’est une ado ». Je vois mon premier psychologue. Je l’énerve, parce qu’il ne me comprend pas, avec moi, ça ne fonctionne pas. Je lui explique que j’ai la sensation de voir la vie différemment, je tente, j’ai 17 ans. «  Je pense qu’en fait vous manquez seulement de volonté, au bout d’un moment il va juste falloir que vous vous bougiez ». C’était un mauvais psychologue. 

Jeune adulte, ma vie m’échappe. Je la laisse m’emporter sur son passage. La seule chose que je sais bien faire, c’est dessiner. C’est peindre. L’art m’accompagne et laisse sur mon chemin des trainées dorées. Il me semble qu’il y a un sens à tout ça, qu’au loin se forme un mirage, un endroit dans lequel mon corps saura enfin se loger. Je deviens artiste, c’est mon métier. C’est moi tout entier. Je ne sais faire que ça. J’ai de la chance. Pendant trois années, je dessine, et je peins. Je peins partout. Même sur les murs. Je peins avec des gens. Tout devient grand, tout devient trop. Tout devient difficile. Mais je peins, je ne sais faire que ça. Mon corps m’envoie quelques signaux. Parfois je pleure, j’ai des migraines. J’ai des douleurs et des nausées. Mais je peins. Je ne sais faire que ça. J’étouffe de dissonances, de paroles que je ne comprends pas, une tempête gronde et chaque petite destination devient un périple, une randonnée, un marathon que j’arrive à terminer, et puis quand je rentre chez moi, personne ne le voit, mais je tombe.

L’année de mes 29 ans, je décide de passer un diagnostic de TSA, parce qu’au milieu des orages, ce mot, autisme, ne me quitte pas.  En mai 2023, j’en ai la confirmation. Je comprends. Je comprends les années d’errance médicale, le bruit qui me tue, les mots qui parfois ne sortent pas, les pleurs qui me dévorent, le plexiglas, la rue qui me mange, les voitures qui m’assoment. Je comprends tout ce qui est venu se coller à ce mot, qu’on ne m’a pas autorisé à utiliser plus tôt. Je comprends les mots dont on m’a acculée enfant, une « fille particulière », une « enfant indigo », je comprends la maltraitance spirituelle et les empreintes laissées par ma mère sur mes fonctionnements particuliers. Aujourd’hui encore, le lexique spirituel, le développement personnel, je les vomis. Je comprends la systémie d’une politique médicale dans lequel les femmes sont laissées de côté. Je m’écroule, je fais un burn-out, un burn out autistique. Celui où tout ton corps t’envoie bien te faire foutre. Et sans petit mot d’encouragement. 

Aujourd’hui, 5 mois plus tard, je n’en suis toujours pas sortie. Des petites surprises dispersées pendant ces années sans savoir, ont même jonchées le sol de mon esprit. Je décide d’ouvrir ce blog pour partager mon expérience, poser des mots sur l’invisible. Parce que je n’ai que 30 ans, et que les jours où le feu d’une colère qui hurle à l’injustice de s’être faite volée sa vie se calme un peu, je sais qu’il me reste encore plusieurs années, pour marcher dans la bonne direction. Un autisme diagnostiqué tardivement, ce sont également des commorbiditées, pleins de maladies qui sont venues remplir les trous et les endroits maltraités. Tout est presque invisible à l’oeil nu. Personne ne se doute que je ne suis plus capable de quitter mon domicile, que ces endroits virtuels que j’habite sont les seuls qu’il me reste pour le moment. C’est pas grave. Je survivrai. Et avec le temps, j’apprendrai à vivre avec.

1 Commentaire

  • Morgane

    Un texte magnifique, c’est beau, c’est triste, c’est fort et sans doute que cela résonne et résonnera pour beaucoup ! Merci de poser ces mots ! Love love

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Carni Bird est mon nom d’artiste. Derrière lui se cache Angèle, 30 ans. Je vulgarise ici mon TSA*, donne accès à ce qui est caché, livre une expérience, afin que la neurodiversité soit mieux comprise et soutenue. Mon art visuel est au service des écrits que je garde précieux et secrets depuis des années.

 Bon voyage.

* Trouble du Spectre Autistique / Autisme

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