Quelques secondes avant la fin du monde.

                Journée de Septembre 2023 :

          J’ai déjà peur de me retrouver là-bas. Réveil automatique, on vérifie et tourne dans l’appartement, c’est bon, perches, pinceaux, escabeau, tout est déjà sur place. J’espère que la nacelle va démarrer. J’ai mal partout. Descente dans le parking. Est ce que j’ai bien mes boules quies ? Est ce que j’ai de la batterie sur mon casque ? Bon alors si on arrive à démarrer à 10h, il y aura une seule récréation. Je démarre. La voiture fait trop de bruit. Je mets de la musique pour me distraire. V. tape le rythme sur sa jambe.

          D’habitude quand je conduis je suis seule, sa silhouette à côté de moi me perturbe, ça fait comme une masse, il a mit un pantalon blanc, c’est trop lumineux. Les voitures frôlent, l’une d’elle me colle au cul, allez, concentre toi. Il y a trois pilotis à passer, ceux qui ont un bouton sur lesquels il faut appuyer, j’espère qu’on va nous laisser rentrer. Et si on nous laisse pas passer ? On nous a laissé passer hier, pourquoi on nous laisserait pas passer ? La lumière me fracasse. Plus on s’approche du centre, plus ça bouillonne. N’écraser personne. Prendre la bonne route pour ne pas rentrer dans un labyrinthe de sens interdit. V. sent que je commence déjà à me déconnecter, c’est lui qui m’indique où je dois tourner. On arrive à l’école.

        Un camion me bouche l’entrée, merde. Ok, marche arrière. Je vais rester là quelques minutes, en warning. Et si ça vide ma batterie ? Et si je me prends une amende ? Et si je gène le passage pour piéton, ou quelqu’un en fauteuil ? Putain. On va démarrer plus tard que prévu, y’a encore tout à sortir. V. part devant, le temps que le camion parte, je reste derrière la vitre, les yeux baissés. Chaque regard croisé va me voler un peu de ma jauge, déjà peu remplie. C’est bon, le camion s’en va. J’avance. Dire bonjour, je suis professionnelle, coucou, oui ça va et toi ? Oui oui, ça avance. Atteindre la porte derrière laquelle tout le matos est rangé. Est ce que j’ai été assez sympa et polie ? Je serais bien restée plus longtemps mais on va pas avoir le temps. Et si elle pense que je suis une sauvage ?  Ça hurle dans tous les sens. Pourquoi est-ce que je suis là ? Les enfants me courent entre les jambes, le trajet est jonché d’obstacles. Coucou, oui ça va et toi ? Coucouuuuuu. Est ce que j’arrive à leur montrer que je suis contente de les voir ? Est ce qu’il s’est senti rejeté que je prenne pas plus le temps de parler avec lui ? V. prend les sacs à bouts de bras, le moins d’aller retour possible à la nacelle et on pourra commencer. J’ai mal à la tête.

           Il faut finir, c’est le dernier. C’est le dernier, après tu pourras t’échouer.

         La nacelle hurle à m’en péter les tympans, translation, se rapprocher suffisamment du trottoir. Est ce que j’ai bien pris le bleu super clair là ? Est ce que j’en ai suffisamment ? Est ce que j’ai assez de temps pour en commander s’il en manque ? Et si la météo est pourrie, comment on va faire pour rallonger la location de la nacelle ? Des gens en bas me regardent faire. Faudrait que je leur dise bonjour je crois.

           CONCENTRE TOI.
           CONCENTRE TOI.
           CONCENTRE TOI.
           Ne les regarde pas.
           Fais comme s’ils n’étaient pas là.
           Mais c’est super malpoli non de faire comme s’ils n’étaient pas là ?

        On démarre. V. voudrait discuter en même temps mais je n’y arrive pas. Son enthousiasme me plante des pics à l’intérieur des os, je voudrais partager ce moment avec lui, mais ma peau fait rempart, j’ai l’impression qu’on m’arrache les muscles un par un, lentement et discrètement. Les pots de peinture sont bien rangés, choisir la bonne couleur, penser à faire le moins de manipulation sur la nacelle. Gagner du temps, gagner du temps. Je mets mes boules quiès + de la musique dans mes oreilles. Le froid s’engouffre sous mon tee-shirt. La rue est trop passante, il y a des travaux à côté.

          CONCENTRE TOI. Blanc. Là haut, à droite. Beige claire, c’est le bon beige au moins ? Et si jamais je m’étais trompée ? La nacelle tangue. J’ai l’impression que le temps s’étire, que chaque coup de pinceau, chaque coup de rouleau, me vide de toute la force que j’ai dans les muscles. Qu’est ce que je fais là, putain, pourquoi je suis là. Pourquoi j’arrive plus à aimer mon travail, pourquoi je suis pas heureuse de faire ça pour les gens ? Quelqu’un agite son bras depuis le bas, on est trop haut, je peux pas m’arrêter. Si je m’arrête je reprendrais pas.

          Chaque interruption dans ma tâche déjà trop lourde à organiser est un coup de massue sur ma lancée. Oui, bonjour ! Ça va et toi ? Est ce que c’était suffisant ? Je peux me remettre à peindre ou il faut que je dise un truc en plus ? Je le dis que dois rester concentrée ou c’est malpoli ? De toute façon je sais plus ce que je faisais, c’était ce bleu là ? Le poids de V. dans la nacelle me donne le tournis, je ne peux pas anticiper les mouvements qu’il va faire, et mon corps semble valdingué dans tous les sens. Je voudrais mes traits précis et sûrs d’eux, comme avant, comme au début. Mais je n’y arrive pas. Je vais vomir. Je n’arrive plus à appuyer sur le mur. 

          Pause. Je fais descendre la nacelle, V. reste en bas pour que je puisse peindre sans être sur-stimulée par ses mouvements à lui. Il s’en va quelques minutes ranger notre QG à peinture. Je reste seule, et je remonte, tout là-haut. Je ne suis plus là. Mon corps s’est mis en mode automatique. Il y a tellement d’argent en jeu. Tellement de gens à rendre heureux. Tellement de personnes impliquées. Je ne suis plus là, je fais, mais j’ai mal. La nacelle est en bazar, je ne sais plus quelles affaires vont où. La peinture dégouline le long de mon bras et ça me fait frissonner.  J’ai envie de faire pipi. Je détache mon harnais, ouvre la porte de la nacelle et m’apprête à descendre. Mon premier pied s’appuie sur la marche, et mon deuxième s’élance quand ..

          ATTENTION. Tu es à 6 mètres de haut. ANGELE MERDE.

         Je suis tétanisée. C’est la première fois que ça arrive. C’est la première fois, c’est la fois de trop. J’ai faillis. Ça vaut combien de points un crash de 6 mètres de haut ? C’est la première fois que j’oublie les règles de sécurité sur une nacelle, c’est la première fois que je suis à deux doigts de tomber. J’ai peur de moi. Je me rattache. Enclenche la descente. V. arrive, je vois sa silhouette au loin, il est la seule personne qui me rassure dans ce cafarnaüm géant, je ne comprends plus rien. Je ne veux pas abandonner, mais je ne vais pas y arriver. J’ai envie de pleurer, de me jeter par terre et que tout ça s’arrête. J’ai envie de me taper la tête contre le mur, pour ne plus rien penser, ne plus rien ressentir. Je pense à R. Qui m’a dit de l’appeler s’il fallait que quelqu’un finisse à ma place. C’est pas possible, alors j’en suis là ? Vraiment ? Il faut que les mots sortent de ma bouche, il faut que je puisse expliquer, il faut que, mais c’est injuste, et si on, et je veux pas, et peut-être que, et j’ai mal, je veux, stop, stop, STOP, STOP.

          «  Je vais pas y arriver. »
         Je suis nulle. Putain. Qu’est ce que je suis nulle.

          «  Ok chat. Si tu veux, va te balader. Va à la librairie, va faire un tour, mets toi quelque part ou tu trouves du calme. Je vais le faire tout seul. »

          V. ne me dit jamais que je devrais me forcer. Il ne me dit jamais « Tu es sûre ? » parce qu’il sait que cette simple question va me faire plonger dans une tornade de culpabilité. V. est toujours là pour me rendre la tâche plus simple, et j’entends une voix dans ma tête qui crie « ALLEZ, ABANDONNE ! ». Je me mets à pleurer. Pour la première fois je crois que je n’ai pas le choix. Je crois que je me suis vidée. Je préfèrerai mourir que d’admettre qu’il faut que je m’arrête. C’est même pas V. qui m’en voudrait pour ça. Je le connait. Lui va être tout heureux d’être tout seul sur la nacelle, depuis là-haut, lui il se sent libre. Fier. Heureux. En comparaison à sa force musculaire et aux nombres de tâches qu’il peut enchaîner dans une journée, je suis un nourrisson.

          Ça va faire trois ans tout pile que j’y arrivais. Que mes dessins étaient devenus géants. Plus à me demander comment est-ce que j’allais faire partie de tout ce bordel. Plus à me demander si c’est bon, est ce que je me suis  adaptée ? À être comme il faut ? À faire comme il faut ? J’étais pas toujours satisfaite du rendu, j’avais déjà l’impression de m’être un peu perdue. J’étais fatiguée, souvent. Migraineuse, presque tous les jours. Désagréable dans ma vie intime et anxieuse, à chaque seconde. Mais je remplissais un contrat tacite : C’est ma manière à moi de faire un monde plus joli, de rendre les gens heureux, et c’est mon métier.

         T’as le droit d’être bizarre, si c’est intéressant pour eux. T’as le droit d’être une artiste, si ça profite au monde. Et j’étais super fière, quelque part. Je me disais : Je sais faire que ça. Je ne peux faire que ça. Si je ne peux pas faire ça pour les gens, alors je ne serais jamais en contact avec eux. Je serais toujours sur le côté, comme une spectatrice, comme un automate qui veut faire partie du grand tout, de la marche des humains, et qui se heurte à une vitre à chaque fois qu’elle tente d’avancer d’un pas, qui s’emmêle les pieds dans des barbelés électriques quand elle essaye de se connecter. Si je ne dessine pas pour les autres, je n’apprendrai jamais à les connaître. Le dessin, c’est ma seule porte d’entrée. La peinture, ma seule façon de dire au monde que je l’aime. Même quand je ne le supporte pas. Je suis en train d’échouer, alors que je pensais avoir enfin trouvé comment être à lui. Qu’est ce que je vais devenir si je n’ai plus ça ? 

          Je m’assoie, souffle, respire, regarde V. faire monter la nacelle. Je suis un caillou absorbé par la gravité, cloué au sol quand je me voudrais oiseau. C’est lui l’oiseau, c’est lui le héron. Je le trouve très rayonnant tout là-haut. Alors voilà, mon dernier projet, je ne l’aurais pas vraiment fini moi même. Le contrat sera rempli, mais les derniers coups de pinceaux, ça ne sera pas moi. V. me regarde. Il se permet d’être mort de rire, lui il a le droit, ses moqueries ont toujours un goût d’amour et de compassion. Parce que lui, il sait à quel point c’est difficile d’admettre quand je dois le laisser faire à ma place.

         V. ne me dit jamais que je suis une feignasse, que je devrais faire un effort, que j’exagère. Il sait, que quand je dis « Je ne peux pas », c’est que j’ai vraiment puisée jusqu’au plus profond, et que ça me demande beaucoup plus de courage de le laisser faire, que de facilité. Son petit regard me défie et se fout un peu de ma gueule en même temps. Je peux presque l’entendre m’envoyer un « Allez, calme ton Lion intérieur, c’est pas grave si tu finis pas. » par la pensée. Tout devient moins grave avec lui. J’ai de la chance. Il pense que c’est de la fierté, de l’orgueil mal placé, cette moue sur mon visage. J’ai souvent dit ça moi aussi, « j’avance quand même parce que j’ai trop d’orgueil pour laisser tomber, et puis je demande pas d’aide parce que je peux me débrouiller toute seule ». En vérité c’est pas vraiment ça, cette moue, c’est quand l’écart est trop grand, entre ce que je suis dedans, et ce que le monde me demande d’être dehors. Quand je n’arrive plus à tenir mon rôle, quand mon masque se casse la gueule. Cette moue, c’est pas de l’orgueil, c’est « Si je suis démasquée, le monde ne voudra plus de moi, et si je ne suis pas utile, alors comment est ce que je vais payer pour avoir le droit d’exister ? »

          Je pense à D. qui m’a ouvert la porte des grands murs de façon si bienveillante et gratuite. Je vais le décevoir. Et comment est ce que je vais faire, pour qu’on me croit ? Qu’on ne pense pas que je ne suis qu’une enfant capricieuse, qui jette à la poubelle ce qu’elle a mis si longtemps à obtenir ? J’ai tout à portée de main. Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à m’en saisir et à le garder, bien serré, bien rangé ? 

          Ça fait si longtemps que je fais semblant. Que j’apprends les mots. Les règles. La politesse. Les regards. Les placements. Les conventions. Ça fait si longtemps que je dis que je comprends quand je ne comprends rien. J’ai tellement bien lissé mon image, qui va me croire ? Je suis devenue la meilleure au jeu de la vie, qui va me croire ?  Est-ce qu’ils comprendront, que je mentais ? Est-ce qu’on va me reprocher, d’avoir menti ? J’ai tellement caché et entretenu mon secret, la nuit, quand le monde rêve et cauchemarde. Je sais parler, est ce que c’était pas tout ce qui comptait ? Comment est ce que je vais faire maintenant ? Est-ce que j’ai bien fais, d’aller chercher cette réponse ? Est-ce que j’aurais pu tenir une vie entière, sans savoir ? Est ce que le jeu aurait fini par avoir ma peau dans tout les cas ?

          Alors c’est tout, c’est comme ça, mes efforts ne suffiront pas, le jour n’est pas à moi ?
 

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Carni Bird est mon nom d’artiste. Derrière lui se cache Angèle, 30 ans. Je vulgarise ici mon TSA*, donne accès à ce qui est caché, livre une expérience, afin que la neurodiversité soit mieux comprise et soutenue. Mon art visuel est au service des écrits que je garde précieux et secrets depuis des années.

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* Trouble du Spectre Autistique / Autisme

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